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      On entend par niveau de Réalité un ensemble de systèmes invariants soumis à l'action d'un certain nombre de lois générales. Deux niveaux de Réalité sont différents si, en passant de l'un à l'autre, il y a rupture des lois et rupture des concepts fondamentaux - comme le concept de causalité par exemple.

Le développement de la physique quantique ainsi que la coexistence entre le monde quantique et le monde macrophysique ont conduit sur le plan de la théorie et de l'expérience scientifique, au surgissement de couples de contradictoires mutuellement exclusifs (A et non-A) : onde et corpuscule, continuité et discontinuité, séparabilité et non-séparabilité, causalité locale et causalité globale, symétrie et brisure de symétrie, reversibilité et irréversiblilité du temps, etc.

Or avec la mécanique quantique, le fait que les couples de contradictoires qu'elle a mis en évidence sont effectivement mutuellement contradictoires peuvent paraître comme un scandale intellectuel quand ils sont analysés à travers la grille de lecture de la logique classique.

Cette logique classique est fondée sur trois axiomes :

1. L'axiome d'identité : A est A

2. L'axiome de non-contradiction : A n'est pas non-A

3. L'axiome du tiers exclu : il n'exsite pas un troisième terme qui soit à la fois A et non-A

Or selon la logique classique on ne peut affirmer en même temps la validité d'une chose et de son contraire : A et non-A. On ne peut affirmer que la nuit est le jour, que l'homme est la femme, que le noir est le blanc, que la vie est la mort.

La logique quantique a modifié le deuxième axiome de la logique classique - l'axiome de non-contradiction - en introduisant la non-contradiction à plusieurs valeurs de vérité à la place du couple binaire (A, non-A). Il existe alors un troisième terme T, qui est à la fois A et non-A, qui s'éclaire lorsque la notion de "niveaux de Réalité" est introduite : c'est l'axiome du tiers inclu.

Représentons les trois termes de la nouvelle logique - A, non-A et T le tiers inclu - et leurs dynamismes, par un  triangle dont l'un des sommets se trouve à un niveau de Réalité et les deux autres à un autre niveau de Réalité. Si l'on reste à un seul niveau de Réalité, toute manifestation apparaît comme une lutte entre deux éléments contradictoires (exemple : onde A et corpuscule non-A). Le troisième dynamisme, celui de l'état T, s'exerce à un autre niveau de Réalité, où ce qui apparaît comme désuni (onde ou corpuscule) est en fait uni (quanton), où ce qui apparaît comme contradictoire est perçu comme non-contradictoire.

Un seul et même niveau ne peut engendrer que des oppositions antagonistes. Il est auto-destructeur s'il est séparé  complètement de tous les autres niveaux de Réalité. Un troisième terme, disons T', qui serait situé sur le même niveau de Réalité que les opposés A et non-A, ne pourrait réaliser leur conciliation.

Ne confondons pas l'axiome du tiers exclu et l'axiome de non-contradiction. La logique du tiers inclus est non-contradictoire.

La logique du tiers inclus n'abolit pas la logique du tiers exclu : elle restreint seulement son domaine de validité. Ainsi la logique du tiers exclu est validée pour des situations simples, comme par exemple la circulation des voitures sur autoroute ; personne ne songe à introduire un troisième sens par rapport au sens autorisé et au sens interdit.

Par contre la logique du tiers exclu est nocive dans les cas complexes, comme par exemple le domaine social et politique. Elle agit dans ce cas, comme une véritable logique d'exclusion : le bien ou le mal, les hommes ou les femmes, les nationaux ou les étrangers, la droite ou la gauche, les riches ou les pauvres, les blancs ou les noirs, les habitants de tel quartier ou les habitants de tel autre quartier, etc. Il serait révélateur d'entreprendre une analyse de la xénophobie, du racisme, de l'antisémitisme ou du nationalisme à la lumière de la logique du tiers exclu.

Et, dans les années à venir, l'introduction de ces deux notions de tiers exclu et de tiers inclus ne pourraient-elles pas faire avancer l'étude de la conscience ?

 

(Texte librement inspiré de Basarab Nicolescu)

 

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